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L'Aube Volée (1974)

Note du webmestre : ce texte fut écrit en 1974 par Bernard Malapert de Bazentin, qui à dix-huit ans fut, sous le pseudonyme de Jean, parmi les résistants pris au piège par l'armée allemande dans les montagnes du Vercors en 1944. Un des rares rescapés de ce funeste épisode de la Seconde Guerre Mondiale, voici son témoignage.

À la mémoire de mon père.
À ma mère, en souvenir des symboles à décrypter
que représentait une berthe à lait derrière un volet de fer.

Voyez-vous, quand il a été donné à quelqu'un d'accomplir un acte sensé,
toute sa vie ultérieure en devient un peu bizarre.
Einstein
Tout passé est burlesque, non ?
André Malraux
Ce que le symbole exprime ne peut être exprimé que par lui.
André Malraux

1944 : c'était le Vercors.

C'étaient, aussi, bien d'autres drames. Plus graves. Plus intenses. Plus lourds de conséquences. Heureusement, aussi, plus glorieux dans leurs aboutissements.

Mais le Vercors est resté un symbole. Pour ceux qui l'ont vécu comme pour ceux qui en ont entendu raconter la geste.

Pour celui qui, comme moi, eut l'occasion de se trouver, à dix-huit ans, plongé dans l'action du Vercors, le souvenir que l'on en peut garder n'a rien à voir, ou si peu ! avec ce que l'on est amené à en lire.

Le Vercors n'était pas le symbole du V de la victoire, mais du V de la volonté : volonté de s'affirmer Français envers et contre tout et tous (ou presque) ; volonté de s'affirmer libre ; volonté de s'affirmer propre ; volonté d'envisager son lendemain sans avoir à rougir de son passé ; volonté de persévérer dans une tradition de dignité ; volonté de perpétuer ce que le Général de Gaulle avait appelé "une certaine idée de la France", idée que l'on avait, profondément, enracinée en soi, même si elle n'était pas celle de de Gaulle, exactement ; volonté d'affirmer un refus de compromission ; volonté de pureté ; en un mot : volonté d'homme.

Naturellement, en 1944, tous ces sentiments, toutes ces "volontés", n'existaient pas autrement qu'au niveau du subconscient. On allait au Vercors - les jeunes, tout au moins - parce que l'on savait, confusément, que l'on devait y aller. On ne s'interrogeait pas sur le fait de savoir pourquoi on y allait. C'était une nécessité aussi simple et évidente que la nécessité de respirer. Sans plus.

Il n'y avait ni héroïsme, ni fantasme dans cet acte immédiat, spontané, naturel - gratuit.

On allait dans le Vercors parce qu'on était content d'y aller. Et l'on ne savait même pas, ni qui l'on y trouverait, ni ce que l'on y ferait, ni comment cela se passerait.

On ne raisonne pas son destin lorsqu'on le confond sans s'en rendre compte avec celui de son pays. Les générations qui ont vécu une (ou plusieurs) guerres ont des réactions que ne peuvent comprendre les générations qui n'ont pas été confrontées à de tels évènements, à de telles situations.

Le Vercors avait des chefs. Étaient-ils compétents, ou non ? Qu'importe-t'il d'en discuter ? Que valent aujourd'hui - et que valaient, alors - les promesses tenues ou non tenues ? L'essentiel était d'être là, ne serait-ce que pour témoigner. Témoigner devant soi-même, d'abord et avant tout.

Les erreurs du Vercors, je les ai subies comme les milliers d'autres maquisards du Vercors. Sans amertume, et sans rancœur.

Le Vercors serait-il aujourd'hui aussi grand dans les mémoires, s'il n'avait pas été aussi tragique ?

Il ne faut pas pleurer sur le Vercors. Et ceux qui y sont morts ont dû y mourir heureux. Trahis, peut-être, du point de vue de certains. Mais on ne doit pas refuser la mort que l'on s'est choisie - même si ce choix ne reste qu'à l'état d'éventualité improbable.

Le drame du Vercors est bien davantage celui des vivants (des survivants) que celui des morts.

Car si l'on partait dans le Vercors sans chercher à comprendre pourquoi, on comprenait très vite, une fois qu'on était au Vercors, ce que l'on voulait pour l'avenir. Les volontés de lendemain soutenaient les courages souvent défaillants du présent.

Dans la nuit des pauvres forces de l'ombre et de la misère nomade, les cœurs et les esprits échafaudaient des rêves de justice et d'humanité. Pas avec de grands mots ou de belles phrases - mais dans les recoins les plus intimes de sa pensée, chacun vivait de l'espoir d'une aube claire et propre.

Dans la nuit des bois, brillait la lumière d'une libération proche et nette. Un crépuscule cadavérique engourdissait nos êtres, mais le songe d'un nouveau jour entretenait une flamme salvatrice et réchauffante au plus profond de chacun.

Il y avait, en tout cela, à surmonter la peur simplement physique de la douleur, de la faim, de la mort - ou de la torture. Rien de noble ni de franc dans ce sordide combat permanent contre la défaillance de nos entrailles ! Rien de quoi faire chanter les troubadours des épopées, dans les siècles à venir ! Rien de sublime ni de merveilleux, sinon l'émerveillement d'être toujours en vie, et encore libre. Mais pas libre de grande liberté : physiquement libre, c'est à dire hors des geôles nazies - ou d'une certaine France.

Non : nul ne transpirait d'héroïsme à chaque effort, à chaque peine, à chaque effroi. Ce n'était pas sueur de gloire qui nous couvrait à chaque fois, à chaque embuscade, à chaque combat.

Et le courage que l'on avait était tout humainement le courage de la volonté de survivre. Il n'y a pas de lâcheté à connaître et à proclamer que le culte du héros n'était pas notre fort. Il a pu le devenir, par transcendance, dans le souvenir de quelques-uns... Il a, surtout, été créé par de nombreux qui, n'ayant pas vécu cette période de sombre nuit, ont cru justifier la lumière revenue en glorifiant les besogneux des heures du plus grand silence.

Car c'était bien, alors, la chape du plus grand silence qui recouvrait la France. Le Vercors, comme le Plateau des Glières, comme bien d'autres "hauts-lieux de la Résistance", pour quarante millions de Français, cela faisait, en vérité, peu d'individus concernés. La voix de la vengeance ne hurlait guère sa clameur à tous les coins de rue - ni même au plus secret de chaque foyer.

Ce n'est que plus tard, "après", quand tout fut fini et qu'il n'était plus question de s'interroger de quel côté pencherait la balance, car le fléau avait vécu son sort, que la France reconnut "dans la Résistance ce qu'elle aurait voulu être, plus que ce qu'elle avait été" (André Malraux).

Mais alors, "les croyants de la droite croyance" n'encensaient guère les croisés de la volonté qu'étaient les Résistants et nommaient plutôt péril, même souvent avec haine, et quand ils ne les qualifiaient pas de bandits, les maquisards perdus au fond des bois.

Dieu merci, de ces jugements d'alors, comme de ceux d'après, nul ne se souciait guère. C'est à égalité de liberté que se juge l'honneur. C'est à égalité de liberté que se prennent les risques d'affirmer. C'est à égalité de liberté que s'accorde la grandeur - du silence.

Dans le Vercors, on vivait une certaine liberté. Ou survivait, plutôt, une certaine liberté. Et l'on s'interrogeait, comme à part soi, non sur la liberté de quoi, en ce jour, - mais bien davantage sur la liberté pour quoi, en le jour de demain. Car, dans notre trou de nuit, nous avions confiance en la venue de l'aube.

Rêve fou, rêve insensé, - mais rêve qui nous maintenait - debout !

Qui servir? C'est le problème fondamental.
Alain Peyrefitte

A-t-on assez parlé de ces gerbes tricolores de parachutes largués sur le Vercors, autre feu d'artifice d'un autre quatorze juillet...

Peu auparavant, venant de Lyon où le groupe d'action auquel je participais avait pratiquement fini de fondre sous les coups ennemis (nous restions deux - dont moi !), j'avais, aux portes du Vercors, dit les mots convenus : "Pol de Léon - Finistère". Et nous avions gravi la route qui menait à la Chapelle.

Quelle stupeur, qu'on le veuille ou non, que ces fleurs dans le ciel d'été ! Mais surtout, quel réconfort, parce que : quel défi ! Et plus encore, sans doute, nous réjouissait ce courage rieur qui se manifestait au-dessus de nos têtes, que les bienvenus renforts d'armes et de vivres qui venaient à nous.

On a beaucoup glosé, depuis, sur l'à-propos de cette démonstration... Ceux qui l'ont critiqué ne devaient pas être sur le plateau, ce jour-là. Car, pour ceux qui s'y trouvaient, ce geste et ce panache, c'était la France retrouvée. Le grand rire était revenu sur terre, en un pauvre et modeste coin de France. Le grand rire nous venait du ciel, avec nos couleurs grandiosement déployées. Le grand rire nous enveloppait, porté par le vent, dans le soleil d'un jour de gloire.

Pourquoi faudrait-il que des faux-monnayeurs de la pensée viennent ternir le souvenir de ce grand et joyeux éclat de rire ? Pour ceux qui se trouvaient alors dans cette sorte d'Arche de Noé du Vercors, la gaieté retrouvait enfin le chemin et le soi de France. L'ombre de la nuit ; le gris, le terne, l'incolore - en un éclair, les ténèbres avilissantes étaient balayées. Les tristes hordes du mensonge et de la haine étaient oubliées.

Libres pour quoi ? Mais pour chanter la liberté ! Est-il toujours honteux de chanter sa joie ? Même si elle est gratuite. Même si elle est brève...

Car brève, c'est vrai, elle le fut.

Le grand rire à peine envolé, revint du ciel la vague de mort.

Je me trouvai sur la place de la Chapelle. Les gens parlaient autour de moi, heureux de cette joie du ciel. L'air était pur. N'aurait-été l'excitation de la fraternité rieuse qui reliait ceux du ciel et ceux de la terre, - tout était calme. Le calme de la satisfaction. Le calme de la plénitude accomplie. Et le ciel s'emplit à nouveau d'un bruissement de moteurs.

Mais ce n'était pas le miel de l'abeille amie. La guêpe, de son dard acéré, plantait au sol un venin de mort. Le désespoir faisait suite à l'espoir joyeux. La haine fracassante explosait aux pieds de chacun. Les gerbes de feu remplaçaient les gerbes de fleurs.

Quelques minutes de telles semailles suffisent à faire ample moisson mortelle. Mais moi, je n'avais rien. Je n'avais plus rien, non plus. Le maigre bagage à mains qui m'avait accompagné jusque là s'était trouvé volatilisé dans le tourbillon massacreur. Impression curieuse de l'être vivant, dépouillé, se redressant de terre pour la contempler désolée...

... Et souvenir qui revient à la mémoire, que seulement où sont des tombes peut avoir lieu une résurrection.

Et volonté qui s'ancre en vous, plus forte encore, de refuser le joug ; de repousser l'intrus ; de reconduire chez lui celui qui n'a rien à faire chez nous.

Quand à la haine ? Ce sentiment ne nous habitait guère encore. Fut-il, d'ailleurs, vraiment jamais nôtre ? Ou ne fut-ce pas davantage, et plus humainement, l'étonnement et la stupeur qui nous frappèrent parfois, avec pour conséquence immédiate la volonté animale de vengeance...

Quoi qu'il en soit, on n'avait guère le goût, ni le temps, de philosopher ; l'exigence première était de continuer, de poursuivre. On ne pense que peu aux ruines et aux morts quand on vit dans un monde de morts et de ruines sans cesse renouvelés.

La nuit du quotidien reprenait le dessus.

Je suis une balle perdue
Gandhi

Qu'importent les jours passés ? Ils ne sont que détails parmi d'autres détails.

Qu'importent le temps, la durée, la chronologie ? Ils n'ajoutent rien à la brume du souvenir que l'on a, longtemps, voulu tenir étouffé, secret, silencieux.

Une vie d'homme n'appartient qu'au seul homme qui la vit. Nul n'en peut connaître, nul n'en peut disputer. Sauf à se tromper lourdement.

Alors, pourquoi vouloir faire ressurgir des enfers ces vicilles divinités guerrières passées et dépassées ? Pourquoi ressusciter un mort qui s'en viendra gloser sur l'architecture d'outre-tombe ? Pourquoi dire aujourd'hui ce qui ne peut plus être compris, puisque totalement inactuel ? Pourquoi livrer aux appétits de ceux qui n'ont faim que de sang et de scandale, ce qui ne fut que pauvre misère d'homme, ballottée au gré des hasards ou des vicissitudes de la nécessité ambiante ?

Souvenirs d'inactualité ; tels sont ces propres écrits pour le cœur plus que pour la mémoire ; - car qui peut comprendre aujourd'hui ce que nul ne cherchait à expliquer, voilà plus d'un quart de siècle !

Mur de silence et de l'oubli, pourquoi vouloir de la nuit faire une lumière ?

Pourquoi vouloir livrer à l'exaltation d'une connaissance goulue, le sueur du corps et de cœurs malheureux dont des mécréants se lècheront les lèvres ?

Lever le voile d'une nuit. Détruire le rêve oublié d'un avenir incertain. Mépriser une fois encore l'ordre castré de castes déchues. Rendre à sa condition mortelle ce qui eut dû rester dans l'immortalité de l'âme.

Ou bien, alors, ne serait-ce que l'expression du refus de la sottise environnante ? Sottise de ceux qui parlent aujourd'hui au nom de ceux qui ont vécu la chose. Sottise de ce que disent les prêcheurs de patriotisme aux lieu et place de ceux qui ont lutté, non par patriotisme de commande ou de circonstance, mais par simple réflexe de dignité humaine. Sottise d'une quête de motivations nobles alors que la simple dimension de l'homme guidait les actes...

Philosopher sur eux qui ont fait une époque peut énerver les acteurs, survivants, lorsque ces derniers ne parviennent pas à faire coïncider leur mémoire et ce qu'on leur propose de réminiscences.

Même volontaire du silence, la coupe de l'oubli choisi peut déborder devant l'absurdité de certains propos, de certaines prétentions.

On n'explique pas le Vercors. On l'a fait - ou non. Et quand on n'y a pas été un grand chef, il est difficile de bâtir une épopée à partir de souvenirs très fractionnels et dispersés. L'armée de l'ombre était davantage un conglomérat de petits groupes, qu'une structure fortement charpentée et rigoureusement coordonnée.

Vu du côté de l'acteur, de l'exécutant, le Vercors se réduit à des actions parcellaires modestes et limitées. Chacun travaillait dans le style pointilliste... et discret ; ballotté, aussi, au gré d'évènements qu'il ne gouvernait pas ; perdu dans un remous dont il ignorait les causes profondes ou immédiates ; surnageant au milieu d'une écume dont il ne pouvait discerner l'origine, la couleur, l'importance ou la force. Poison de l'ignorance, mais poison souvent bienvenu, car qui ne sait pas ne peut rien dire.

Et, dans ces souvenirs atomisés, clignotent quelques lumières un peu moins estompées. Voici Vassieux. La nuit de Vassieux. Encore un autre V qui pourrait, lui, signifier "Vérité". C'était le fol espoir de la puissance du ciel qui prenait force et vigueur sur la terre. Le ciel qui dominait avait une couleur ennemie, et ne pouvait que demeurer tel, tant que le moyen d'y faire régner les couleurs amies ne serait pas concrétisé. Une aire d'atterrissage et de décollage ! Quel rêve pour entraîner les cœurs, rallier les volontés, réchauffer les courages !

Il fallait s'affirmer. Vassieux était, peut-être, une affirmation.

Ou, plus précisément, Vassieux aurait pu être une affirmation.

En fait, ce ne fut qu'une profonde déception.

La rivière n'est pas seulement un agglomérat de gouttes ;
elle est mouvement, elle est énergie.
Kuo Mo Jo

Des planeurs avaient atterri à Vassieux...

Planeurs ? Avions ? Parachutes ?... Rien n'était tellement précis. Qui ? Et Combien ? Tout demeurait flou. Mais une chose était sûre : là où les Français ou leurs alliés étaient demandés, là où ils auraient dû venir, là où ils étaient attendus malgré le fait que Londres n'admettait pas la possibilité de s'y poser - l'ennemi venait de se poser. Saccage et carnage. Stupeur et horreur. Le mythe devenait réalité.

Mais le mythe était rose - et, noire, la réalité.

J'ignore la distance qui sépare la Chapelle de Vassieux. L'ai-je, d'ailleurs, jamais sue ? Notre "groupe de protection", soit une quinzaine de personnes, fit immédiatement mouvement pour prendre position autour de Vassieux, qu'il fallait bien cerner, neutraliser. Où il fallait bien aller, de toutes façons, puisqu'il s'y passait quelque chose et que ce "quelque chose" n'était pas ce qui était prévu.

Marche dans la nuit. Hostilité nouvelle des arbres et des ombres qui nous avaient accoutumés, jusque là, à leur environnante amitié. Chaque recoin, chaque détour de chemin, pouvait désormais, en ces lieux, recéler une irruption ennemie. Des voleurs s'étaient introduits dans la maison. Nous le savions. Nous les craignions. Mais où étaient-ils ? Combien étaient-ils ? Et qu'avaient-ils, déjà, fait ?

Nous nous sommes donc installés à proximité de Vassieux. À la lisière des bois qui cernent l'espace dénudé. Et le temps des gardes commence.

Premier travail : trier, pour les éliminer, les balles traçantes. Inutile, dans la nuit, si nous devons tirer, de permettre une localisation précise du tireur !

Heures de veille ; les yeux cherchent à percer l'obscurité. Et même l'accoutumance au noir ne change rien au fait qu'il y a toujours des zones encore plus noires, et que l'on sent les nerfs optiques vriller son crâne, tout comme les yeux s'exorbiter. Et l'on ne voit pas mieux pour autant.

Nuit sans repos ; les oreilles sont à l'affut du moindre bruit suspect. Mais quel bruit peut ne pas être suspect à celui qui se trouve adossé à un arbre pour la première fois de sa vie, en un lieu totalement ignoré ? Une feuille qui tremble d'un courant d'air, un animal qui court, vole, ronge ou rampe ; un caillou que déplace la poussé d'une force inconnue ; l'inafirmation de l'ouïe crée des tensions aigües où l'on ne distingue plus le réel et le suggéré - mais le cerveau souffre physiquement de ces tensions.

Par la vue et par le son, le corps tout entier s'épuise en une lutte vaine pour tenter d'éclaircir des sensations qui deviennent de plus en plus impénétrables, de plus en plus incompréhensibles.

Douleur des membres ankylosés. Absurdité d'un engourdissement invincible. Fureur de n'y rien pouvoir. Stupeur de ne parvenir à le surmonter. Et volonté de tenir quand même, de voir quand même, de dissocier quand même le vrai du faux ; - de ne pas dormir debout, de ne pas rêver tout éveillé.

Car je ne suis pas seul dans cette nuit. D'autres, tout comme moi, m'entourent et me complètent, dépendent de moi, comme moi d'eux ; comptent sur moi comme je compte sur eux. Primaire et sublime fraternité des combattants dans la nuit. Chaleur de la main amie qui se pose sur votre épaule lorsque, d'heure en heure, l'un de nous contrôle que tout va bien, en allant de l'un à l'autre. Calme que vous confère soudain cette imposition des mains, profondément ressenti jusqu'aux entrailles, juste après la seconde d'effroi où l'esprit a pensé : "et si ce n'était pas lui !", l'ami, le frère, le combattant du bon combat.

Il est peu de choses plus longues qu'une nuit de garde, avec les souvenirs qui remontent, les projets qui s'échafaudent, les sourires que vous revoyez en vous-même ; et la nécessité de pourtant faire le vide de tout cela pour se concentrer uniquement sur le guet, d'affût, la vérité de ce que vous devriez voir et que vous ne pouvez voir, de ce que vous devriez entendre et ne pouvez entendre.

Patrouille...

Qui se porte volontaire pour aller voir à Vassieux de qui s'y passe ?

Il n'y a pas de "volontaires" quand tous sont volontaires. Surtout en pareille aventure, en telle circonstance. Qui vint ? - je ne sais. En rampant, en frôlant, en glissant, en épousant les lignes d'ombre comme un torrent de coude dans son lit, l'approche lente et lourde se réalise. Chacun vit et vibre en une sorte d'état second.

Pour voir un village mort. Assassiné. Mort dans sa nuit quotidienne, ou mort d'une nuit éternelle ? Qui pourrait le dire ? Mutisme des pierres ; mystère des portes et des volets clos ; néant d'une vie stoppée, paralysée ou anéantie...

Des carcasses de planeurs ; d'autres planeurs. Des hommes, certainement. Mais combien. Et quel désastre s'était-il déjà accompli ?

Heureux ceux qui peuvent trouver la réponse aux questions qui se posent lorsque seul l'étrangeté lunaire demeure à contempler. Il y a une finalité et une fatalité de l'action dans l'appareil militaire. Le mouvement est la preuve essentielle qu'un groupe vit.

Même si un mouvement ne prouve rien à personne - il est preuve pour le groupe qui l'accomplit. L'espoir, aussi, habite le mouvement. Tant que l'on peut se déplacer, la chance de surmonter demeure.

Mais la boucle est vite refermée entre le départ et le retour. Et quand rien n'émerge de la course achevée, le vide de l'esprit se fait, en tout illogisme, plus pesant encore. Une sorte d'indifférence à ce qui est, pourtant, une proche réalité, vous gagne.

Et puis, en définition, ma réaction n'était-elle pas, tout simplement, celle de l'auteur qui jouait son rôle, mais qui ne participait en rien à l'intelligence de la pièce. Je n'étais ni l'auteur, ni le metteur en scène,. Je n'avais aucune responsabilité. À la limite, il était heureux (et souhaitable) pour mes chefs que je ne cherche pas à comprendre. Et rien, alors, ne nous poussait à désirer comprendre. Je n'étais pas là pour ça. J'étais là pour témoigner - éventuellement en me faisant égorger. Le sens de ce témoignage m'appartenait en ce temps, comme il m'appartient encore aujourd'hui. Mais son destin se jouait et s'orchestrait hors de moi. Et cet état de fait était normal, en ces lieux, à cette heure et dans ces circonstances.

Ce qui ne devait pas être normal, c'était la prolongation, la projection dans le futur de ce même état de fait. D'autant plus que les décisionnaires de demain ne seraient pas, pour la plupart, les rescapés des chefs ou des non-chefs de cette période crépusculaire.

Mais, si le passé ne donne pas de droits, pourquoi certains se sont-ils arrogés des droits en arguant d'un passé qui n'était pas le leur, et pourquoi d'autres ont préféré le silence du mépris, en conservant pour eux seuls la vérité d'un passé qui eut permis de balayer les mensonges et les hypocrisies des féodalités financières, politiques et syndicales qui ressuscitaient des tombes qu'elles avaient elles-mêmes creusées ou favorisées.

Toutes ces questions, qui semblent aujourd'hui évidentes, n'avaient alors pas la même limpidité ; elles ne se posaient, même, pratiquement pas à notre esprit. Mais elles s'y trouvaient, malgré tout, enfouies et confusément ressenties.

Car, malgré la gratuité réelle de l'acte de du don, chacun comptait bien que la minuscule goutte d'eau qu'il était dans l'immense mer de la bataille, serait constitutive d'un torrent fier et clair qui balaierait non seulement l'ennemi, mais aussi, mais surtout, peut-être, les fâcheux et les importuns qui n'avaient que trop vécu leur morpionnesque existence.

Apprends l'art de survivre
et de renaître tous les jours.
Morris West

Puis ce fut la grande errance des bois. Nous étions peut-être dix - ou quinze. Et combien étions-nous de groupes comme le nôtre à suivre notre chemin non tracé dans la Forêt de Lente ? Nous allions et venions, sans jamais nous rencontrer. Et pourtant, il y avait des liaisons. Tel cet officier qui parcourait à cheval ce territoire quadrillé par l'ennemi et où nous nous terrions comme dans un gigantesque gruyère. La dernière fois que nous le vîmes, c'était à l'occasion d'une mission à un point d'eau : une fontaine au coeur d'une petite clairière. Car même la recherche de l'eau prenait allure d'expédition.

Nous étions là, faisant le guet pendant que l'on profitait de la source, quand retentirent les pas de son cheval. Comme indifférent au danger, il trottait sur le sentier. Il nous apparut au débouché de la clairière. Il demeura quelques minutes. Puis s'en alla. Peu de jours après, nous sûmes qu'il avait été abattu par une patrouille allemande.

Nous n'avions plus de nourriture. Un sac de fécule de pomme de terre miraculeusement trouvé permit de tromper la faim plusieurs jours, en réalisant des sortes de crêpes à l'eau, cuites sur une poêle qui devait ignorer la matière grasse.

Nous couchions à même le sol. Et j'ai découvert, alors, le vrai sens de l'expression "trempé jusqu'à la moelle" ! Mais l'homme est un animal exceptionnel ; sa capacité d'adaptation est inépuisable ; sa résistance sans mesure ; son besoin naturel, spontané, de survivre, lui fait dépasser les bornes de l'imaginable.

Qui, à peine un an plus tôt, aurait pu me convaincre que je serai capable de dormir, sans la moindre protection, en short, chemise et espadrilles, étendu à cru sur la terre et les cailloux, pendant que le ciel déversait des trombes d'eau ? Le matin, à mon réveil, la trace de mon corps restait gravée dans le sol, le ruissellement qui m'avait entouré toute la nuit en ayant marqué les contours. Aujourd'hui, je me souviens de ces rigoles découvertes - mais je ne sais plus si j'ai vraiment souffert de cet état de choses.

Bien sûr, notre nature humaine se révoltait parfois. Crise de dysenterie. Ou crise d'une sorte d'érythème, qui faisait enfler nos mains, subitement ; puis les mains reprenaient leur aspect normal, et c'était au tour d'un pied, d'une jambe, d'un bras, du visage. Nous devenions de mouvantes poupées difformes. Des baudruches en métamorphose.

Et nous attendions.

C'est à cette époque qu'un de nos compagnons, qui n'y connaissait d'ailleurs rien, fit passer quelques heures de diversion en lisant à chacun les lignes de sa main. Dans la mienne, il découvrit une ligne de vie exemplairement longue. Vraie ou fausse inconscience, pour jusqu'à ce jour, il a eu raison... Et peut-être ce qu'il me dit alors, me permit-il de me croire quelque peu invincible, durant les mois qui suivirent.

Ce compagnon n'avait rien d'un chiromancien, mais devait être fin psychologue.

Pour faire partie de l'avant-garde,
il faut être certain que les autres suivent.
Hermann Kahn

J'étais parti de Lyon pour le Vercors avec le ridicule bagage de celui qui doit faire de longs kilomètres à pied pour rejoindre sa destination. Ce qui signifiait, puisque la Gestapo avait eu la généreuse idée de venir visiter (en mon absence) la pièce que j'occupais chez une brave lyonnaise qui ne dut jamais comprendre comment avait abouti chez elle mitraillettes et pistolets, - ce qui signifiait, donc, que j'avais tout simplement un rasoir, une brosse à dents, peut-être une paire de chaussettes...

De toute façon, même ce mince bagage s'était envolé, dès mon arrivée au Vercors, lors du bombardement de la Chapelle. Il en résultait, tout simplement, que ce que j'avais sur moi tombait doucement mais sûrement en morceaux. C'est en de telles circonstances que l'on apprécie d'être doté d'une robuste santé !

Rien dans le ventre, rien sur le dos - cela fait peu. Et les marches dans les broussailles n'arrangent rien.

Mais les marches ont parfois du bon, car elles permettent des miracles. Et nous eûmes notre miracle.

Ou, tout au moins, nous eûmes notre "Thalassa ! Thalassa !". Et j'imagine volontiers que les dix mille grues de Xénophon n'éprouvèrent pas plus de joie en atteignant la mer, que nous n'en éprouvâmes à découvrir, en pleine forêt, un container égaré en ces lieux au hasard d'un parachutage et dont les flancs recélaient, intacts et merveilleusement préservés... des morceaux de nourriture !

Il faut avoir vraiment connu la faim, la vraie, la grande faim, pour savoir ce que représente la possibilité de manger. Seuls, d'ailleurs, ceux qui ont fait cette expérience par eux-mêmes, ou qui ont accepté que leur soit transmise par leurs parents la tradition de cette expérience, conservent le sens, le respect absolu de la nourriture - même, après, dans l'abondance.

Il n'empêche que les nourritures terrestres ont du bon. Il me serait, certes, impossible de vous dire ce qu'elles furent en cette occasion. Mais je peux vous affirmer que jamais elles ne me parurent plus suaves, plus agréables, plus désirables, plus appréciées...

De même que les jours passaient, notre errance se poursuivait. Les nouvelles nous parvenaient, de ça, de là ; le territoire était libéré peu à peu ; les combats du maquis, de temps à autre, nous donnaient un sursaut de raison d'être ; les lignes de front progressaient jusqu'à nous ; nous avions recueilli quelques aviateurs américains dont les appareils avaient été abattus ; nous procédions à des coups de mains contre des convois, des trains blindés ; nous retrouvions un semblant d'organisation ; on nous donnait des chefs ; les capitaines, les commandants, les colonels faisaient florès ; l'ère des galons annonçait le temps de la liberté retrouvée ; chacun, à sa manière, se préparait son avenir, bien décidé à l'affirmer, avant même que de l'avoir compris, sans toujours se soucier d'avoir à le justifier par un passé vraiment probant.

Pour moi, humble piétaille, ces soucies ne me touchaient guère. N'étant pas venu quérir des lauriers, les lendemains qui m'attendaient ne pouvaient ni chanter, ni déchanter. Mon propos demeurait simple et primaire : chacun chez soi. Il n'y entrait aucune philosophie particulière, aucune idéologie purificatrice, pas le moindre patriotisme à la Déroulède ; c'était le réflexe animal, élémentaire, de la défense du territoire violé. Les grands principes et les théories fumeuses ne hantaient pas les nuits de mes dix-huit ans.

Nous nous sentions, quoi qu'il en fût, remonter des abîmes. Sans doute fallait-il donc manifester notre réalité. Nous allions libérer Romans

Ce fut l'objet et l'occasion d'un certain regroupement des forces. À mon échelle personnelle, c'est ce jour-là qu'il me fut nécessaire de monter sur une moto, pour la première fois de ma vie. Je devais procéder à une reconnaissance, sur la route qui mène à Romans. En quelque sorte, je devançais de quelques centaines de mètres mes compagnons, voyant si l'inconnu dans lequel nous devions progresser ne se montrait pas exagérément hostile.

En fait, j'ignorais tout de la mécanique que j'avais enfourchée ; de même, j'ignorais tout de la mission, du "fait à vivre" de la reconnaissance. Simplement je roulais sur une grande route goudronnée, hors des bois (et, pour certains, hors la loi), voyant le ciel en direct, sans l'ombre protectrice non plus que barrage tamisant des branches et des feuillages ; je voyais le ciel ; je voyais le soleil ; je voyais même un horizon, des champs à découvert, des maisons, des animaux. Je roulais, mal assuré sur mon engin, attaché à maintenir mon équilibre, autant qu'à guetter une manifestation hostile, une présence ennemie.

Je la pressentis, à quelques centaines de mètres d'un carrefour. Ralentissant, je pouvais prêter attention avec plus d'acuité aux bruits qui m'entouraient. De fait, un ronflement de moto, autre que la mienne, se faisait entendre. Face à moi, un side-car monté par deux Allemands approchait. Je ralentissais encore, m'arrêtais à hauteur d'un muret qui bordait la route. Je me demandais surtout ce qu'il faudrait que je fasse si les Allemands venaient jusqu'à ma hauteur. Faudrait-il tirer ? Comment ? Sur lequel en premier ? Mon moteur avait calé. J'étais, pied au sol, attentif à ce qui se passait, à ce qui allait advenir. Le temps n'avais pas de durée, pas de substance réelle. Que pourrais-je, que devrais-je faire ?

Cette question me préoccupait avec une intensité fortifiante. Quand il me faudrait passer à l'action, j'étais sûr que les mouvements me viendraient d'eux-mêmes, naturellement. Mais, dans ce temps arrêté, l'éternité de la réflexion m'écrasait.

Et le side-car allemand, parvenu au carrefour, filait sur un embranchement de route qui n'était pas la mienne. Et ma pensée continuait à me faire mal, ma réflexion à m'étouffer, alors que le temps reprenait son rythme, se remettait à vivre son existence personnelle et absurdement autonome.

Ma moto à la main, j'essayais de la remettre en marche. En vain. Et je ne connaissais rien à ce matériel. Je m'efforçais à nouveau de la faire démarrer. Rien. Et encore. Toujours rien. Définitivement rien.

Je conduisis ma moto à l'ombre du petit mur, du côté des champs. Et m'en retournais, à pied, vers les miens.

Quelques instants plus tard, une heure à peine, repassant avec eux en cet endroit où la mécanique m'avait trahie, je constatais la trahison des hommes : la moto avait disparu, et je ne l'ai jamais revue.

On verrouilla
le ciel.
Paul Eluard

Les Allemands occupaient essentiellement le lycée de Romans. Une bâtisse de grande dimension, bordant d'un côté la place sablée, plantée d'arbres. Il peut sembler, aujourd'hui, étrange que l'on ait décidé d'attaquer avec des mitraillettes, un fusil-mitrailleur et des grenades, un bâtiment de solide apparence et où étaient retranchés un nombre inconnu d'hommes, dotés d'un armement à la puissance ignorée.

Ce jour-là, sans doute, rien ne devait être absurde. Puisque nous attaquâmes. Il y eut de chaudes ripostes. Un arbre devait me protéger, sans doute. Le tireur du fusil-mitrailleur, étendu à terre, le canon du fusil-mitrailleur entre mes jambes, tirait aussi vite que les chargeurs le permettaient. Les Allemands tentèrent une sortie. Les grenades à manche pleuvaient de tous côtés. Les balles sifflaient un peu partout. La place n'était que poussière. Les Allemands refluèrent dans le lycée. Les coups de feu se raréfièrent. Il y eut une sorte de silence. Puis les Allemands réapparurent. Drapeau blanc. Mains en l'air. La garnison allemande se rendait.

Nous nous installâmes dans ce lycée dont nous avions délogé l'ennemi, désormais prisonnier.

Romans était libérée.

Le lendemain (je crois) je fis la découverte d'un nouveau monde. Les troupes alliées avaient atteint Romans, et je voyais, pour la première fois, cet étrange animal, aux formes bizarres et monstrueuses : une jeep. Vision lunaire. Ce matériel me sembla vraiment descendre tout droit de la science-fiction. Les Américains, avec leurs équipements à tout faire, leurs casques inconnus, leur armada de véhicules en tous genres, apparaissaient à mes yeux bien davantage comme des Martiens que comme des compagnons d'armes.

La jonction entre eux et nous à peine réalisée, ils prenaient les choses en mains. Ils assuraient la sécurité. Nous pouvions nous reposer.

Ce que nous fîmes. Confiants.

Ce fut ce même jour, ou peut-être un jour plus tard, qu'à l'heure de midi, tandis que nous déjeunions dans une des salles du lycée, - par le portail grand ouvert sous la voûte, nous vîmes un char traverser la place et se diriger vers le bâtiment. Celui-là, la forme ne nous en était pas inconnues, et nous comprîmes vite de quel bord il était. Les Allemands étaient revenus. Les Américains étaient partis, sans rien nous dire.

Tandis que la cohue se manifestait, je bondissais dans la cour du lycée, avec un camarade. Et, comme si cela pouvait changer quoi que ce soit à notre destin immédiat, tandis que le monstre de ferraille approchait, nous avons refermé soigneusement les deux battants du grand portail !

Et nous avons couru rejoindre les nôtres qui, par derrière, en se laissant glisser le long d'un haut mur, s'échappaient vers la campagne proche.

Quelques instants ou quelques heures après, de la lisière d'un bois, d'un de ces interminables bois qui, une fois de plus, nous octroyait sa protection, nous vîmes le lycée de Romans qui brûlait.

Brasier d'inconséquence ; feu de l'inorganisation ; incendie de la bêtise ; illumination guerrière ; flamme vaine ; brûlure d'orgueil.

Peu de jours ensuite, Romans fut reprise. Pour de bon, cette fois.

Que de fois ai-je attendu l'aube...
... sur une mer découragée...
et j'ai vu venir l'aube,
sans que la mer en soit calmée.
André Gide

L'existence du maquis, l'expérience du maquis, s'achevait. Celle de la guerre allait venir. Autre.

Mais, avant de la découvrir et d'en faire l'apprentissage, il y eut Lyon. Ma ville natale. À la libération de laquelle je ne participais pas vraiment, puisque nous y arrivâmes quand, pratiquement, tout était terminé.

Deux souvenirs.

Mon arrivée à la maison, avec une dizaine de membres de mon groupe du Vercors. Et chacun faisant la queue pour prendre, enfin, vieux mirage et miracle présent, un vrai bain, ma mère et ma soeur s'affairant à faire couler l'eau chaude...

Le retour de mon père dans la mison envahie par nous tous. Voyant les bouteilles de sa maigre cave s'aligner le long des murs de son salon. Me regardant comme si nous nous étions quittés la veille. Calme et muet. Satisfait.

Le Vercors ne fut plus qu'une barrette sur la manche de mon uniforme ; puis une mention dans une citation, pendant la campagne d'Allemagne. Puis un simple souvenir qu'il m'est, aujourd'hui, difficile de retrouver, de faire revenir de sa solitude d'oubli, de faire revivre.

Inconsciemment, j'avais espéré une aube nouvelle.

Cette aube n'est pas venue.

J'ai connu la fraternité.

Cette fraternité qui marche nonchalamment, mais inexorablement, du long pas lent des légionnaires.

L'aube que je n'avais même pas pensé à imaginer n'a pas percé au point du jour.

Mais "l'étoile qu'on n'a jamais vue" viendra-t-elle éclairer la nuit ?

Celui-là ne peut pas errer,
qui est conduit par une étoile.
Léonard de Vinci

Post-Scriptum

30 ans après,
on a cru bon de rappeler des souvenirs.
Et j'ai lu des absurdités !
C'est énervant.
Le 31 juillet 1974,
à Paris,
j'ai commencé ces lignes.
Et le 11 novembre 1974,
à l'Ours Sauvage,
je les ai terminées.
Je n'avais rien à dire ;
mais la bêtise
même vernie de patriotisme
m'énerve.
Voilà.

Bernard Malapert de Bazentin